25/05/08

Ta présence


On entre dans la maison comme s'il n'y avait personne. En passant devant la cuisine, de la porte entrebâillée, on voit un évier mal rangé ; sur la table du salon, une carte postale. Sur la carte : un ciel bleu, un endroit de vacances ; de l'autre côté au verso, quelques mots qu'un ami adresse comme une pensée qu'il laisse d'où il est.

On revient vers l'entrée pour monter l'escalier intérieur qui mène à la chambre ouverte. En entrant, en face, il y a un bureau, et sur le bureau, une vieille enveloppe est posée. Sur le sous-main, une lettre jaunie dépliée ; on reconnaît une écriture masculine ; en haut à droite, on peut lire le début d'une date dont la fin se dilue dans une marque d'eau séchée depuis longtemps : le jour, le mois, un '1', un '9', les deux derniers chiffres coulent en bleu sur le jaune. Aux pliures, la lettre fine se déchire ; un homme parle à sa femme : il lui dit que tout va bien, qu'il la rejoindra dès qu'il pourra, quand il aura retrouvé la trace de son frère qu'il a perdu.

Tout près du bureau, sur le fauteuil, assis, l'homme est là, les yeux fermés, un livre dans la main.

Dissimulé dans un recoin en sous pente : un lit défait.

On sonne. Il s'essuie le visage, regarde sa montre et descend. Il ouvre la porte : c'est Vincent, il le salue. Les deux amis s'embrassent.

« Ça fait deux mois qu'on s'est pas vu, il faut que je passe pour avoir de tes nouvelles. Tu me fais la gueule ?

- Non ! », ils échangent un sourire.

Hugo prend une bouteille de whisky qu'il pose sur la table du salon, sur la carte, et deux verres qu'il remplit ensuite.

« Elle n'est pas là ? demande Vincent.

- Non, elle ne rentre pas ce soir.

- Tout va bien ?

- Oui, ça va. », répond-il.

Peu à peu, leur conversation s'anime autour de leurs récentes lectures, leurs activités réciproques; ils se retrouvent, ensemble comme s'ils ne s'étaient pas quittés ; le vin aide aussi à déposer les armes de la solitude.

« On mange ensemble ? », propose Vincent.

Tout en continuant leur discussion, ils sortent. Dans la rue, s'éloignant progressivement de la maison, plus rien ne compte pour eux que leur présence respective.

Hugo laisse derrière une carte postale qui n'a jamais été envoyée, une lettre sur laquelle probablement une femme a pleuré ; dans la chambre, une armoire vide.


15/05/08

Marché de dupes


Qui n'a pas rêvé un jour ? Qui ne s'est jamais senti seul dans la foule ? Peut-être moi, cet autre lui, celui qui regarde froid.


Sur le parking d'un supermarché, un type fait la manche en échange de petits coeurs qu'il colle sur les portières des voitures.

Il a une sale tête, mais ses autocollants compensent la crainte qu'il peut inspirer. Encore faut-il qu'il puisse les montrer, car les gens s'écartent de lui dès qu'il s'en approche.

Un autre homme, chez qui on avait tenté de s'introduire, venait chercher un verrou pour remplacer celui de sa porte d'entrée. Il descend de son véhicule et se fait aussitôt accoster par le vagabond. Il lui donne une pièce en acceptant l'échange, puis se dirige vers le magasin en s'activant vu que la porte de chez lui est encore ouverte.

Quelque temps après, à la sortie, le même gars lui redemande une pièce. Alors, plutôt agacé, il lui dit que les histoires de coeur finissent toujours mal et qu'il préfère éviter d'en avoir un deuxième sur la voiture pour éviter d'attirer les regards.

Le clochard s'excuse en lui montrant une cicatrice sur sa tête qui expliquerait son défaut de mémoire.

De pressé l'homme devient curieux et lui demande ce qu'il lui est arrivé.

La guerre : c'est la guerre, il a fait la légion. Il lui raconte quelques passages, les pays où il a combattu, lui montre encore une autre marque à son bras, lui énumère les tiges en fer qui soutiennent ses os. Il lui dit qu'il a sa retraite, mais qu'il vit comme ça maintenant, sur les routes, jamais au même endroit – ce qui paraît vrai à entendre son accent du nord.

Aucune compassion ne s'échappe du regard de celui qui l'écoute; et, l'ayant laissé terminer son récit, il lui raconte le sien.

La guerre, il n'a jamais connu ça ; du moins, sa conscience n'en a aucune trace. Pourtant, il a fallu qu'elle le connaisse, puisqu'elle l'attendait au jour de sa naissance. A croire qu'il devait en avoir un avant-goût, car il lui a d'abord montré ses fesses, un cordon en écharpe autour du cou, dans la position du pendu qui préfère y rester.

S'il rêvait alors, c'était de ne pas naître ; mais d'autres voulaient le contraire : ils ont tiré chacun de leur côté. On ne peut garder la mémoire d'un instant pareil, si la tête est marquée, ça n'est pas en dehors ; mais le corps s'en souvient et le rappelle souvent.

Il lui dit qu'il ne savait pas à qui les guerres étaient utiles, mais que pour le cacher, on parle souvent de liberté; et, qu'en donnant aujourd'hui à celui qui en avait fait son métier, il avait comme l'impression de lui avoir rendu la monnaie de sa pièce.

Qui sait si la paix n'est pas à ce prix-là ?


12/05/08

I've seen that face before



08/05/08

Le vieil arbre


J'ai vu un homme qui descendait péniblement un escalier, sa main gauche vissée sur une rampe en tube d'alu ; la droite empoignait avec force une canne de bois, semblant former un noeud à la pomme, dans le prolongement du bras. J'étais derrière-lui et j'observais la scène.

Quand il risquait son pied, on aurait dit qu'il appréhendait de ne pas trouver d'autre marche ; la toile de son pantalon tremblait comme s'il n'y avait pas de jambe en-dedans. Son dos au tronc courbé penchait en avant ; j'avais cette impression qu'il était attiré par la pente.

Je retenais la rampe, qui me semblait un peu factice, redoutant qu'elle ne cède en voyant les barreaux s'incliner sous le poids.

Pour lui, la difficulté valait celle d'une montée, chaque marche franchie devenait un palier ; et, quand sa main arriva au bout de la barre, il restait encore un niveau de trois marches à passer sans appui.

Il écarta alors son bras en balancier, cette fois il marchait sur un fil. Sans réfléchir, je le pris fermement en disant :

- Je vous aide ?

Il tourna lentement vers moi sa tête couverte de cheveux jaunes. L'écorce de son front détachait un regard creusé, des yeux aux pupilles hésitantes paraissant mettre au point les contours d'un visage cherché dans l'apparence d'un décor en pénombre.

Je lui répétai plus fortement ma demande, pensant qu'il n'avait pas entendu, et il me répondit d'une voix chevrotante :

- Je... veux... qu'on... m'ai... de... quand... je... se... rai... vieux.

Je l'ai aussitôt lâché, tellement j'étais surpris, et n'ai rien trouvé de mieux à lui dire que je ne savais pas si je serais encore là pour le faire... et je l'ai suivi jusqu'en bas.

A la sortie, il tira lui-même la porte vitrée de la librairie, en me disant:

- Allez-y... mon... sieur... Je... vous... en... prie.

Je suis passé devant lui, en le remerciant vivement, et ne me suis pas retourné.


J'ai encore pris un masque pour un visage ; et quand je m'en suis rendu compte, j'ai marché droit sans m'occuper de la courbure du tronc : la fierté en dedans.


05/05/08

Yo-yo


Ne cherchez pas l'abîme du souvenir.

Il se trouve à l'ombre du feuillage d'un saule qu'un vent de colère balaye.
La chevelure onduleuse de l'arbre laisse parfois deviner une corde qui balance.

Et on ne sait d'où vient le vent !

Vient-il du rire du pendu qui de son poids courbe la branche molle jusqu'au sol sur lequel il reprend son appui et s'élance à nouveau vers les feuilles plus hautes ?

Est-ce le rire d'un souvenir que l'oubli s'évertue à couvrir de son souffle ?